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Maurice Genevoix

 

 


Maurice Genevoix, mon père
Enfant du fleuve et des bois
Portrait d'un enchanteur
L'oeuvre de Maurice Genevoix
Maurice Genevoix Entre Seine et Loire.


Maurice Genevoix, mon père



Sylvie Genevoix (introduction aux romans, récits et contes. Omnibus/Plon)

J'avais deux ans, trois ans peut-être, quand mon père a commencé de me faire découvrir le monde, l'histoire, les secrets de la Loire et de la forêt : la sagesse des vieux dictons de Sologne, les rencontres avec l'écureuil ou le hérisson, la beauté du cèdre bleu, fils de celui qu'avait planté mon grand-père à Châteauneuf en 1896, les tilleuls dorés de la terrasse dont on faisait, l'été, sécher les fleurs sur le parquet des chambres " du haut " et qui, l'hiver, continuaient d'embaumer la maison d'une saveur douce et sucrée, les acacias qui, au printemps, fleurissent d'un blanc à peine teinté de rose, les érables aux feuilles étoilées, les perce-neige des hivers froids, les violettes des premiers soleils, les pervenches bleues et les magnolias jaunes.

" Donne ta main ", me disait-il. Aujourd'hui encore, je sens la sienne, tiède et ferme, j'entends sa voix chaude et tendre, parfois grave ou gentiment moqueuse. " Écoute C'est un mulot que tu viens de réveiller, une reinette qui saute, une musaraigne qui se sauve, un canard sauvage qui se pose " Je le relis, et c'est comme si tout continuait.

Avec Raboliot, je retrouve les pêches en étangs calmes, les farandoles des lapins de garenne batifolant dans la douceur de la nuit, les landes de bruyère violette à l'automne, toutes nimbées d'un brouillard pâle derrière lequel se cachait quelque gentil génie des bois ou quelque feu follet. Avec La Dernière Harde ou La Forêt perdue, j'entends toujours, énorme, solennel, propagé de cime en cime, le brame des cerfs se défiant à la saison des amours, et je revis cette incursion dans un autre monde au charme inconnu, angoissant et tout- puissant : le coeur même de la forêt, avec sa beauté, ses tourments et ses passions.

Cette forêt universelle c'est d'abord, pour mon père, celle de Sologne que toute sa vie il garda dans le coeur et sous les yeux, par- delà les méandres de la Loire et les champs lumineux du Val. Il avait dix ans, et le siècle naissait, quand il la découvrit du haut de la carriole du Vieux-Blanc, le solide percheron de son oncle.

Il ne l'a plus quittée, comme il n'a jamais quitté la rive droite de la Loire où il est né. Après la guerre de 14, grièvement blessé, convalescent, définitivement meurtri et hanté par l'image de ses compagnons morts, il se réfugie à Châteauneuf-sur-Loire, le village de son enfance.

L'horreur qu'il vient de vivre fait naître en lui un amour, un respect infini de la vie, sous toutes ses formes. De la vie et de la liberté. Il écrit. D'abord Ceux de 14, son journal de guerre où il témoigne pour tous ceux qui ne sont plus, puis, quand il décide de quitter définitivement Paris et de renoncer à la carrière universitaire, des romans. C'est Jeanne Robelin, c'est Rémi des Rauches, merveilleuse histoire du jeune homme amoureux de la Loire, et c'est Raboliot, prix Goncourt 1925.

Un livre qu'il voulait " voué " à la Sologne, écrit " à ses écoutes et presque sous sa dictée ". Pour mieux s'en imprégner, il s'était installé dans une maison de garde-chasse. " Adossée à un bois de bouleaux, entourée de bassins d'alevinage, face au bel étang de Clousioux hanté de buses et de hérons, quel quartier général eût été plus propice aux projets que je méditais ? J'ai vécu là des jours, des nuits aussi, dont pas une heure n'a passé à vide, n'a sonné le creux : une osmose entre la terre et moi, les prés roucheux, les chênes ronds épars dans la brume légère du Beuvron, le jappement d'un renard sur une trace, le mugissement d'un héron butor dans la jonchère, l'éveil du jour, la première étoile, le saut d'une carpe, le vol planant d'une buse en chasse. "

En même temps, il se ménageait des complicités avec des vieux Solognots pleins de souvenirs, car il voulait que son héros soit un vrai fils de ce terroir de chasse, donc un chasseur : " Non un chasseur occasionnel, un quelconque tirailleur du dimanche mais un chasseur d'instinct, un homme libre, insoucieux des contraintes sociales, qui ne relève que de sa race, des appels qui le sollicitent et l'obligent, autrement et précisément dit : un braconnier." Il lui fallait un modèle, on le lui trouva : Carré-Depardieu, le plus fameux, le plus malin, le plus sensationnel "braco" du cru. Le rendez-vous est pris chez un aubergiste receleur de gibier : les heures passent, et l'homme ne vient pas. Normal, finalement : quand on est solognot et braco à la fois, on est fanfaron, mais également prudent. Déçu, mon père n'en est que plus décidé : il braconnera lui-même, deviendra un " raboliot ", un petit lapin de rabolière, encore au nid et au duvet, mais déjà dru et débourré, dont il prête le nom et la vivacité à son héros.

Et, pour avoir lui-même secoué le " grelot " - une vieille boîte de conserve pleine de clous, " corrompé " le bruit de ses pas sur la lande, tendu des collets, posé des grillages, " arrêté " à la lanterne une compagnie de perdrix rouges serrées les unes contre les autres au revers d'un sillon, débusqué et estourbi des lapins de garenne par dizaines, mon père remercia le ciel, et Carré-Depardieu de n'être pas venu. Et pourtant, dans les mois qui suivirent la parution du roman, il n'y eut plus un village de Sologne où ne surgît, sûr de lui et revendicatif, un Raboliot.

Des décennies plus tard, quand, petite fille, je franchissais, à l'entrée de Brinon, cette pancarte qui était l'objet de toutes mes fiertés : " Ici commence le pays de Raboliot ", combien en ai je vus, des Raboliot ! C'est ainsi, de ces touchantes adhésions d'une région tout entière, que naissent les légendes. Toute mon enfance, puisque je pouvais me vanter de connaître tant de Raboliot, j'ai rêvé de rencontrer quelque autre génie de la forêt qui m'aurait conté comme mon père savait si bien le faire, une vieille histoire du pays, celle de la bête à sept têtes, celle de Florent, le lutin bleu couleur de temps, celle des Veneurs du Diable ou celle de Grelet, le devin sans le savoir. Car j'ai longtemps cru, dur comme fer et grâce à lui, aux contes et légendes de Sologne, et sans doute y crois-je encore.

Quand il m'arrive de douter, il me suffit de relire Beau-François pour que renaisse cette Sologne d'autrefois, marécageuse, insalubre, dévastée par les fièvres jusqu'à ce que Napoléon III, qui avait acquis un domaine à La Motte-Beuvron, en décide l'assainissement. Une Sologne dangereuse, douce et sauvage à la fois, dont les étangs innombrables, blanchissant sous la lune, font une terre de poésie et de silence. Un silence qu'on écoute au plus profond de son être, et qui, partout, règne. "

Mêlé à la lumière, il pleut de tout le ciel sur la cime endormie des arbres." Ce silence, c'est un des mille secrets de la forêt, un de ceux que nous essayions de percer quand nous allions, mon père et moi, entendre les cerfs bramer au coeur de la nuit.

Nous arrêtions la voiture, tous feux éteints, et nous partions à l'aventure. La lune seule nous éclairait, large et blonde, projetant notre ombre sur le sable pâle des chemins pleins d'ornières où nos pieds, chaussés d'espadrilles, faisaient si peu de bruit que nous entendions les battements de nos coeurs. Et parfois, nous les surprenions ; d'abord dans le lointain, à peine devinés, puis peu à peu approchés et enfin, pour peu qu'ils ne nous éventent pas, tout proches. Nous accomplissions, avec une foi à chaque pas renouvelée, comme un sacrilège respectueux et magique. Qui a entendu, tout proche, le brame une fois dans sa vie ne l'oubliera jamais. " Grave, déchirant, autant rugissement que plainte, arraché du fond des entrailles, interminable " Le brame, c'est le cri de deux mâles se défiant à la saison des amours, c'est aussi une incursion dans un autre monde, un charme inconnu, angoissant, tout puissant ; c'est la vie même de la forêt.

C'est entre la lisière de cette forêt et les rives sereines de la Loire que mon père, en 1927, trouva sa maison des "Vernelles ", une vieille maison paysanne , "rêveuse, pleine de mémoire et souriant à ses secrets ". Lui aussi l'avait depuis longtemps rêvée, et beaucoup cherchée. Longtemps, il y fut heureux et lui resta fidèle.

En dépit de quelques incursions en terre étrangère, d'un goût réel mais limité pour Paris, c'est là qu'était sa vie. C'est là que je suis née, là que mes enfants grandissent en partageant des souvenirs qui leur ont été spontanément transmis.

Là que j'entends toujours, aussi vif, le bruit de ses pas sur les graviers de la terrasse, le grincement familier de son fauteuil sur le parquet de cette grande pièce aux couleurs de la Loire et du ciel où il écrivit la plupart de ses livres ; j'ai encore aux oreilles le claquement sec du tiroir de son bureau quand il se referme, le crissement de sa plume Sergent-Major, le tapotement de sa pipe sur le rebord du cendrier d'étain, et sa voix gaie, chaleureuse même quand perçait l'impatience, l'agacement d'une intrusion au coeur de son travail : " C'est toi, ma petite belle ? " Ce sera toujours moi, plus proche de lui jour après jour, moi qu'il accompagnera tout au long de ma vie. Sur l'herbe verte des bords de Loire, dans les sous-bois humides de feuilles mortes et luisants d'épines de pin, sur la chaussée d'un étang de Sologne tout baigné, quand vient le soir, " d'un or liquide et frais qui coule du ciel Avec quelle douceur sur ma tête, roucoule cette tourterelle invisible.

Les Fleurs de nymphéas se ferment, une à une rentrent sous les eaux. Des tipules dansent, s'embrasent dans les derniers feux du jour Qu'il fait bon vivre, et que ce monde est beau . Quand me menacent la fatigue, le désenchantement ou la nostalgie trop poignante d'une absence, je relis les pages qu'il écrivit sur sa mère dont la mort fit de lui, à douze ans, un orphelin déchiré : " C'est elle qui m'a rallié, consolé peu à peu, par mes rêves éveillés et mes songes de la nuit. C'est elle qui, patiemment, tendrement, m'a délivré du désespoir et de la sécheresse du coeur ; qui m'a guidé vers une paix sans oubli, consentement à un monde où la mort ne peut rien contre ceux qui se sont aimés. "

C'est cette sagesse, cet amour-là que je voudrais aujourd'hui transmettre à tous ceux qui vont lire ou relire Maurice Genevoix. Pour qu'ils se persuadent, en ces temps plus que jamais difficiles, qu'il fait bon vivre et que le monde est beau à condition de savoir le contempler, et que ses livres peuvent nous y aider. Et pour qu'ils sachent de la vie ce qu'il en disait, lui qui en avait connu les horreurs comme la beauté : " Elle est une fête grave et belle, pleine, riche, inépuisable, soulevée par une force d'enfance éternellement renouvelée. "




 

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