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Sidonie Gabrielle Colette

 

 

Colette et la marquise scandaleuse



Colette, Malthide de Morny et leur "Rêve d'Egypte" mouvementé.


Colette et Mathilde de Morny au Moulin Rouge.

Elle était calme, malgré l'heure fatidique qui approchait, Sidonie Gabrielle Colette, épouse d'Henry Gauthier-Villars, dit Willy. Elle se jetait encore de la poudre d'or sur le front qui retombait sur ses paupières et ses cils, alourdis de fard vert émeraude. Elle avait décrété que c'était là le maquillage d'une momie et elle allait être, dans quelques minutes, cette momie sur la scène du Moulin Rouge. Elle jaillirait d'un sarcophage peinturluré, le corps prisonnier d'un long ruban entortillé. Franck, l'égyptologue, reculerait, saisi par l'apparition, puis, fasciné, s'approcherait, oserait saisir le bout du ruban détaché, le tirerait... Alors, petit à petit, son corps se libérerait, s'offrirait... On irait jusqu'aux dernières limites du possible... Et Dieu sait qu'au music-hall les dernières limites sont extensibles. Elle serait nue, ou tout comme: Franck, dans un baiser fougueux, éviterait qu'un père de famille égaré n'aille derechef aviser la commission Bérenger que Mlle Colette Willy avait, une fois de plus, exposé sa " nature " aux yeux d'un public qui commençait à se lasser des maillots couleur chair; ces disgracieux collants que Colette, pour sa part, avait jetés aux orties depuis belle lurette parce que, comme elle venait de l'écrire dans ses Dialogues de bêtes: "Je veux danser nue si le maillot me gêne et humilie ma plastique. je veux chérir qui m'aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde, mon corps si doux et ma liberté.. "

L'interprète du rôle de Franck entra dans la loge, embrassa Colette dans le cou et lui dit:
"Je meurs de trouille.
- Ce sera un triomphe, ma chérie, je te le prédis, lui répondit la momie.
- On voit bien que tu n'as pas vu la salle... Ils n'oseront pas, après tout ce sont des gens du monde !
- Mais, ma Colette, tu n'imagines pas de quoi sont capables les gens du monde dans certaines circonstances ! "
Et elle savait de quoi elle parlait, Mathilde de Morny, marquise de Belbeuf, fille du frère adultérin de Napoléon III, dite l'" oncle Max " dans les cercles saphiques de la capitale ; cercles qui allaient s'élargissant dans ces premières années du siècle sous le triple règne des beautés tarifées comme Liane de Pougy, des gloires du Boulevard comme Eve Lavallière ou du gratin culturel et mondain où scintillait Natalie Clifford Barney, " amazone " yankee régissant une république de femmes libres qui se nommaient Renée Vivien, Lucie Delarue-Mardrus, Romaine Brooks ou Eva Palmer et que rejoindraient bientôt Gertrude Stein et Alice B. Toklas, Adrienne Monnier, Sylvia Beach, Djuna Barries.



A "oncle Max", Colette préférait l'autre surnom de la marquise: "Missy". Et ce surnom-là, tout le monde le connaissait. La preuve, c'est que Max Viterbo annonçait la participation de la scandaleuse marquise à la pantomime Rêve d'Egypte en inscrivant sur ses affiches, en caractères énormes, son transparent anagramme, Yssim... Quel directeur de music-hall aurait été assez fou pour refuser une telle attraction, malgré - ou plutôt, en raison de l'esclandre prévisible et les poursuites judiciaires probables ? Pour faire bonne mesure, Missy avait autorisé que l'on imprimât sur le placard et peignît aux portes du théâtre le blason prestigieux de sa maison. Une initiative douteuse qui avait fait déborder la coupe: tous les Morny disponibles étaient là ce soir, avec le prince Murat et une escouade de membres du jockey Club. Une salle comme le Moulin Rouge en avait rarement accueilli, des fracs et des robes du soir qui s'ennuyaient ostensiblement au déroulement de la revue. Ils n'étaient pas venus pour cela. lis étaient venus pour le seul tableau sur quoi s'achevait, avant le final, ce Rêve d'Egypte que répétaient depuis quinze jours Colette Willy et Missy sous la direction de Georges Wague. Et cela allait être, au moins, la bataille d'Hernani.

" On les aura, Missy, on les aura ! " Colette se leva avec difficulté, entravée par sa bandelette, et siffla admirativement l'allure de Mathilde. Celle-ci avait copié à s'y méprendre le costume masculin, le visage pâle et la coupe en brosse de la fameuse madame Dieulafoy, l'équivoque orientaliste dont Tout-Paris se gaussait dès qu'il en avait fini avec elle-même. Et c'était une bien grande naïveté de penser qu'elle détournait ainsi, sur une autre gomorrhéenne, l'ostracisme d'une foule qui voulait bien se laisser bousculer, mais à l'intérieur d'un code dont Missy et ses pareilles avaient oublié jusqu'à l'existence. "Et si Wague jouait mon rôle, ce soir? Il connaît les pas.... hasarda Missy - Ta, ta, ta !Ils sont venus pour nous voir, ils NOUS verront ! ", répliqua l'auteur des Claudine.



On ne résistait pas à une telle femme, un bloc d'énergie dont rien -déjà - ne pouvait contrarier les élans vitaux. Elle avait transformé le bannissement outrageant que lui avait imposé Willy en hymne triomphant à la liberté des corps, laissé là le ménage qu'elle formait avec son époux et la trop jolie Marguerite Maniez, dite Meg Villars, pour se laisser chérir par la marquise. Mais elle continuait à travailler à l'" atelier " littéraire de Willy et envoyait de cinglants droits de réponse aux auteurs de perfidies des petits journaux : " Ne réunissez pas, je vous prie, et si intimement dans l'esprit de vos lecteurs, cieux couples qui ont arrangé leur vie de la façon la plus normale que je sache et qui est leur bon plaisir! " Tout cela ne manquait pas de cran, même si la société parisienne craquait singulièrement sous la pression patiente de tous ceux-là qui, comme Colette, avaient décidé d'" arranger leur vie de la façon la plus normale " et selon " leur bon plaisir ", anticipant ainsi sur les Années folles.

Mais, bien plus que dans l'exercice de la vie singulière que menait la jeune femme entre les fantaisies voyeuristes de Willy, sa cour de " nègres " homosexuels et celle des tendres amies de Natalie Barney, c'est au music-hall qu'elle avait touché du doigt ce climat presque sauvage de liberté. C'est là que, paradoxalement, elle avait renoué avec l'enchantement de son adolescence rebelle et, s'exhibant en tenue plus que légère dans des paysages de toile peinte, revécu l'exaltation de ses courses à travers les taillis poyaudins, l'ivresse des trempettes - nue - dans les mares et, dans le chatoiement artificiel des rampes électriques, retrouvé la féerie des crépuscules. Elle aimait à la folie ce climat d'intimité passionnelle, cette sagesse et cette folie qui pouvaient s'y exprimer en toute impunité. Elle aimait cette beauté offerte sans précaution et même cette vulgarité crâneuse qui cachait tant bien que mal des souffrances indicibles. La poussière, l'odeur du suint et de parfum à quatre sous, la viscosité des maquillages, le luxe tapageur des costumes et la chair la plus intime dévoilée, tout cela la grisait, pendant que la rude discipline des répétitions, les horaires stricts et les remontrances sans tendresse lui rappelaient - en mieux -l'exercice de la chose littéraire à quoi son mariage précoce l'avait rompue. Et c'était là qu'elle s'était réfugiée, depuis un an, depuis cette année 1906 où elle avait dansé dans La Romanichelle à l'Olympia, puis dans Pan à Marigny. Toujours des rôles de créatures libres, plus que libres...

Cela n'empêchait pas cette inlassable abeille travailleuse de raffiner le miel collecté dans la trivialité des loges et des coulisses. Elle en tirerait très vite les esquisses savoureuses de La Vagabonde et, plus tard, de L'Envers du music-hall, où les critiques les plus perspicaces décelèrent le regret qu'elle avait d'utiliser seulement en toile de fond décorative pour les intrigues conventionnelles ce monde qui lui tenait tellement à coeur. Elle s'en vengerait un jour où, chargée d'une très respectable chronique Théâtrale au journal,elle y traiterait des dernières nouveautés en matière de revue à grand spectacle au même titre que des productions du Théâtre français, du Boulevard ou du Cartel, leur réservant ses métaphores les plus éblouissantes, traçant d'inoubliables portraits de ses copines Sorel, Mistinguett ou Spinelly.

Mais nous ne sommes là qu'au soir du 3 janvier 1907. Il est exactement vingt-deux heures quarante cinq. Colette et Missy, entre deux portants, semblent deux martyres promises au supplice dans le flot des petites femmes qui s'échappent du tableau de La Roseraie magique. Les machinos traînent en scène le sarcophage. Colette s'y enfourne. Dans la lumière de service, et tandis que le prélude d'Edouard Mathé résonne de l'autre côté du rideau d'avant-scène, Missy gagne sa place, pose un genou sur un fauteuil et fait mine d'étudier un grimoire. Brusquement, le " torchon " se lève. Quelques quolibets vite réprimés montent de la salle. Missy pâlit encore un peu plus sous son fard blanc. Elle se souvient des horreurs qu'elle entendit, l'an passé, quand elle remplaça, pour un soir, Georges Wague dans La Romanichelle, des " Vas-y, ma vieille Yssim ! Prends-la ! Mais prends-la donc ! " Elle avait serré les dents et continué le jeu, pour l'amour de Colette. Elle jette le livre au loin, s'approche du sarcophage dans une lumière qui change et passe à l'effet " mystère et fantastique " tandis que, dans la fosse, une harpe prélude à l'apparition de la momie-Colette. La voici. Imperceptiblement, elle adresse un clin d'oeil Missy " On les aura, ma chérie ! "



Voire. La main de la marquise saisit la bandelette pendante. Au rythme du thème " oriental ", Colette libère ses bras, une épaule... Alors, comme un coup de lame, le premier sifflet, qui n'est que le signal pour un concert de dizaines d'autres. Et puis les cris, les beuglements, tout un orchestre cruel qui tend à couvrir celui du Moulin. " Tiens bon, Missv! ", crie Colette. Elle peut crier, bien qu'elle exécute une pantomime : personne, déjà, ne peut plus l'entendre. Un sein apparaît maintenant. "Je t'aime... ", articule Missy. Les Morny, les Murat, le jockey Club et leurs hommes de main se déchaînent, malgré les protestations et les applaudissements de ceux qui sont venus là pour seulement se rincer l'œil. Dans une loge, reconnaissable entre tous avec son " impériale " et son haut crâne dégarni, Willy se lève et crie " Bravo ! ". On le reconnaît, on se détourne un instant vers lui pour lui lancer des " Cocu ! Cocu ! ".

C'est un inimaginable hourvari au milieu duquel les deux femmes continuent à mimer la passion. Un malin lance de la monnaie sur le plateau. Elle est bientôt rejointe par des épluchures d'orange, des coussins et même - ô prévoyante muflerie -des gousses d'ail. Missy renverse Colette pour, comme prévu, cacher sa nudité. Le rideau tombe avec précipitation, mais la bataille continue. On enchaîna comme on peut le final de la revue, tandis qu'une partie de la salle gagnait les couloirs, avide de contempler la raclée que les hardis bonapartistes, faute de pouvoir châtier deux faibles femmes, promettaient d'infliger à Willy, supposé être l'auteur occulte de ce honteux divertissement...

Le lendemain, Viterbo sera convoqué par Louis Lépine, préfet de police, et sommé d'interrompre les représentations de Rêve d'Egypte. Après quelques atermoiements, il obtempérera et Gaston Calmette, dans son éditorial du Figaro, pourra s'en réjouir. Mathilde de Morny intentera un procès au Moulin Rouge pour rupture de contrat et réclamera dix mille francs de dommages et intérêts. Quant à Willy, il perdra dans l'affaire sa rubrique de " L'Ouvreuse " à L'Echo de Paris, commençant ainsi sa lente descente vers l'oubli et la misère

Et Colette ? Elle écrit à Wague que ce scandale peut servir profitablement la carrière de la pantomime en province et en Belgique. Pour elle, ce n'est qu'un épisode à peine désagréable. Demain, elle créera La Chair, L'Oiseau de nuit, La Chatte amoureuse et Bat'clAt', ne quittant les planches des music-halls qu'en 1912. Planches qu'elle foulera de nouveau, comme un regret, lorsqu'elle acceptera de dire quelques pages de L'Envers du music-hall à L'ABC, en 1936. Le métier. Ce sacré métier. L'argent, eh oui 1 L'ingrat Willy avait revendu les droits des Claudine. Il fallait manger, aussi. Ce souci n'était pas la moindre des raisons qui l'avaient poussée dans cette " usine à plaisirs ". Mais ce qui l'y retint était d'un tout autre ordre. Un rendez-vous permanent avec elle-même, sans doute, et, bien au-delà du " souci nouveau de gagner moi-même mon repas, ma robe, mon loyer ", cette " défiance sauvage, le dégoût du milieu où j'avais vécu et souffert, une stupide peur de l'homme, des hommes et des femmes aussi... Un besoin maladif d'ignorer ce qui se passait autour de moi, de n'avoir auprès de moi que des êtres rudimentaires, qui ne penseraient presque pas... Et cette bizarrerie encore, qui me vint très vite, de ne me sentir isolée, défendue de nies semblables, que sur la scène - la barrière de feu me gardant contre tous... "

 

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